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Aux prises avec le chaos, par Gosuo Tenori.

Introduction Modifier

Mélancolie ; à toi qui n'a de cesse de brutaliser mon esprit de tes sombres rêveries, ô cruelle, ma plume se dédie. Les dieux seuls savent combien il m'est difficile et coûteux de me remémorer ces années passées, alors que les terres impériales prospéraient et ne souffraient que d'infantiles querelles entre les clans de bas-lignage ; ma conscience me dicte cependant de m'épargner cette douloureuse entreprise, car qui dans le monde n'eut pas connu toute la splendeur, non, la magnificence de cet Empire qui irradiait de tous côtés tant il était juste, tant il était beau ?

Cet Empire, c'était celui de l'équité sociale, de l'abondance culturelle, du développement économique et de l'élite militaire. C'était celui des petits palais, des vastes écuries et des prestigieuses chaumières. C'était celui des panthères, des chevaux, du bétail. Celui des hommes, des enfants et des femmes.

Cet Empire, c'était le mien. Et que reste-t-il de lui aujourd'hui, sinon le souvenir grandiose qu'impose la seule évocation de son nom ?

Première partie Modifier

Tomasu Harusen ne fut pas le seul responsable de la catastrophe dont l'Empire Noguchi est aujourd'hui le synonyme. J'eus ma part de responsabilité dans ces événements, guidé par les paroles d'un homme que je pensais mon ami, non un traître ; mais n'avons-nous pas tous été abusés par le doux chant d'unité qu'il semait dans nos esprits, jusqu'à ce qu'il ne traduise la destruction de nos terres, de notre culture, de notre identité ?

Nul ne saurait dater les prémices de son œuvre traitresse, mais ses conséquences se firent sentir à la fin de la saison des premières pluies de l'an (???). Ses pas le menèrent tout d'abord au Temple Niyun, niché sur les montagnes tournant le dos à la capitale, face à la mer. Il s'agissait du plus haut-lieu de l'exercice de notre piété, en raison tout à la fois de sa proximité avec la capitale – centre névralgique des territoires impériaux - et du large panorama qu'il offrait sur l'océan et le coucher de l'astre solaire. Il était de coutume pour les prêtres d'y prier à la fin du jour, remerciant notre gardien fertile et accueillant son repos dans les bras de l'eau.

En ce lieu, témoigna une prêtresse, Tomasu rencontra l'impératrice Mei Tenori, alors arrivée au terme de son pèlerinage annuel. L'échange fut d'une cordialité teintée de tension : les Harusen ne tenaient pas les Tenori dans leur cœur, et ces derniers s'en méfiaient. « Des orcs ont surgi des Monts Rochefer et pris d'assaut le Val du Bosquet sans que le clan des Doza ne parvienne à les arrêter, lui dit-il, aussi se préparent-ils à marcher sur notre territoire. L'Empereur votre mari a dépêché ses délégations afin d'endiguer ces incursions au plus vite. » Que nenni ; l'Empereur Hasao Tenori ignorait ces incursions mais l'objectif du traître n'était pas de rendre un compte-rendu parfaitement rigoureux. Il souhaitait simplement convaincre l'impératrice de rester sous sa surveillance au Temple, afin de pouvoir mieux la manipuler par la suite. Ce qui fut un échec : lorsqu'elle comprit ses intentions, qu'il trahit de lui-même sans qu'elle n'eut réellement à le faire, et en comprenant que les incursions orques étaient du fait de son interlocuteur, Mei réagit aussitôt. Des coups, rapides, précis ; belle tentative, ponctuée d'un frappant échec et du discret résultat qui s'ensuivit : l'impératrice était séquestrée au Temple.

Hasao Tenori, Empereur Noguchi, mon regretté frère aîné, ignorera tout des aventures de son épouse, jusqu'à ce qu'elles prennent fin. C'est un éclaireur envoyé de Hagiwara qui l'informa des événements du Val : mais c'était sans compter sur la prudence légendaire du Conseiller impérial. « Votre Majesté, lui opposa-t-il très justement, les orcs sont établis dans les Hautes-Terres, stériles, de Kurai. Pourquoi diable se tiendraient-ils maintenant au Val du Bosquet, alors que passer les Monts Rochefer sans en connaître les secrets serait aussi dangereux, sinon davantage, que passer par l'Aurore ou les Contreforts ? » S'il était un fait connu de tous, c'était que seules les unités de renseignement Noguchi connaissaient un chemin sûr à travers les chaînes de montagnes de fer. Un chemin discret, étroit mais relativement sécuritaire, dont l'entrée était si bien dissimulée que même un œil averti peinerait à la repérer : la Marche Sylvestre, accessible via le Passage d'Anró, lequel était taillé à même la montagne dans des dimensions pas plus larges qu'un menhir.

Puis, une conclusion s'était imposée à eux, que seul le Conseiller eut les scrupules de dire : « À moins qu'il y ait un traître au sein du clan des Doza. », pensant immédiatement au chef Ildamu Doza, au profil du parfait révolutionnaire, suffisamment peu élevé d'un point de vue aristocratique pour être ainsi pointé du doigt. Ainsi, armé de ces faibles arguments mais désireux d'agir en bon souverain, Hasao ordonna la réunion des armées des clans Tohen et Masameda au village de Hagiwara, lesquels ne comptaient pas plus de mille hommes réunis mais qui constituaient, pour l'heure, une avant-garde chargée de chasser les doutes fantaisistes de leur monarque. Annoncez à un homme parfaitement lucide et entouré d'excellents espions que ses terres sont envahies par un ennemi ancestral, aux tensions néanmoins supposément éteintes depuis plus d'un siècle, il est de raison que vous vous heurtiez à un irrémédiable mur de scepticisme. Le cas échéant, aurait-il été de son intérêt d'envoyer toutes ses armées au front, alors que le doute d'une traîtrise s'insinuait déjà en lui ?

Les orcs cependant n'attendaient pas que l'Empereur s'informe de la situation pour affluer des Monts Rochefer, ainsi que décrit, usant d'un parcours étonnement flou : par où sont-ils passés ? Il est à parier que nous ne le saurons jamais ; le Passage d'Anró restait tout à fait inviolé. Ces créatures avaient à leur tête un guerrier répondant au nom de Gorgath, massif et chaudement vêtu, lui-même suivi d'un élémentaliste orc de taille humaine, svelte, en robe noire et au teint sombre : Zorach. Leur armée se composait de milliers d'orcs, divers et variés : hommes, femmes et enfants marchaient de concert sur la région du Val, tantôt armés jusqu'aux défenses, tantôt portant des sacs et traînant du gros bétail. Le clan des Doza cependant était bien loin d'être submergé par les armes : ses soldats étaient au contraire disséminés dans la région, guidant ceux qui auraient pourtant dû être leurs ennemis jurés jusqu'à une étendue où s'élevaient de grandes structures en toile blanche. Des camps d'accueil pour les orcs. La traîtrise était totale.

Trois jours plus tard et après s'être confortablement installés, les frontières du Val ayant été entièrement bloquées, les armées orques entreprirent de débuter leur œuvre sanglante. Ils marchèrent sur Hagiwara le dernier jour de la semaine. Jeune cité commerciale, à la population grandissante et aux relations florissantes, Hagiwara était le symbole même de la réussite du système impérial. Il s'agissait de l'une des rares cités à être épargnées des querelles guerrières des clans de bas-lignage, toutes fondées sur des intérêts personnels. En dépit de cela cependant, un fort avait été érigé en amont de la cité et de fins remparts offraient à ses habitants un sentiment relatif de sécurité. Tout autour : des marécages aménagés de rizières et de constructions agricoles. Les orcs investirent ce cadre agreste où ils écrasèrent l'armée des Tohen qui avait été la première à se retrancher. L'intervention, un jour plus tard, de l'armée des Masameda, permit aux hommes d'endiguer temporairement la menace et d'envoyer un nouvel éclaireur jusqu'à la capitale. Le temps que celui-ci parvienne à transmettre son message cependant, les Tohen et les Masameda abandonnaient la cité et se retranchaient dans les forêts.

Le jour-même, Tomasu Harusen, cet infâme traître qui était alors encore mon ami, me rejoignit au fort de Noruyama, cœur du domaine dynastique des Tenori. Le souvenir des portes en pierre s'ouvrant pour accueillir sa venue, et mon sourire chaleureux, innocent ce jour-là, me hantent encore aujourd'hui. Car non content de l'inviter nonchalamment à entrer, j'ordonnai à une suivante de lui servir du thé ; ce thé qui représentait le fruit du labeur de nos vignerons, symbole même de notre influence économique, qu'il buvait avec la même allégresse que lorsqu'il ouvrait nos frontières aux orcs quelques jours plus tôt, ou qu'il me trompait quelques minutes plus tard, sans scrupules, afin que je l'aide à mon insu dans sa maudite entreprise ! Jamais je n'oublierai ses mots : « Aide-moi, Gosuo, avait-il imploré. Aide-nous. Notre seule chance face à ces orcs est de nous unir. Mais l'union seule des clans ne sera pas suffisante, tu le sais aussi bien que moi. Il est trop tard. Nous devons nous servir de la puissance des elfes, c'est la seule solution. »

La puissance des elfes, contenue dans un artefact au volume de trois pommes : la Gemme de Ma'aia, dont ses informateurs avaient entendu parler et qui aurait permis aux elfes, un siècle plus tôt, de protéger leur capitale de l'assaut des dragons, à l'aide d'un dôme protecteur si puissant que même la Chimère Ignima se serait trouvée démunie. « Les elfes ne nous apporteront jamais leur aide, avais-je rétorqué - trop justement peut-être. 

— Oui, ils ne le feront pas, même si nous les suppliions. C'est pourquoi nous devons la leur dérober. » Cette phrase m'avait rendu fou, mais aucun son n'était sorti d'entre mes lèvres. Tomasu n'avait cessé d'argumenter, et sa rhétorique n'abondait que dans un sens : ce vol était une nécessité, les elfes ne se rendraient compte de rien si nous nous y prenions correctement – les Noguchi comptaient parmi leurs rangs les meilleurs assassins du continent, l'ancien système les avait poussé en ce sens – et, le cas échéant, la menace des orcs les aurait rendus bègues. L'on n'oublie pas les querelles passées, nous sommes tous en un sens rancuniers. « Et puis, m'avait-il confié, je ne pars pas sans m'être préparé. »

Tomasu avait demandé que je le rejoigne au port de Seda, dès que possible. Il ne m'attendrait pas plus d'une semaine à compter de ce jour si je souhaitais bel et bien m'engager avec lui dans cette histoire. Comment quitter les terres de l'Empire cependant sans prévenir mon frère, mon souverain ? Aussi avais-je entrepris de me diriger vers la capitale afin de m'entretenir avec lui au sujet de ces incursions orques et des projets de Tomasu. Si ce dernier était un ami de longue date, je n'ignorais pas que mon frère cultivait certaines réserves à son sujet. Dans l'intérêt de la dynastie Tenori, mon bagage n'était pas plus grand que les héritiers du trône impérial, les enfants de mon aîné, mes neveux. Si les combats qui s'annonçaient promettaient d'être aussi sanglants que le pensait Tomasu, alors ces deux enfants devaient quitter le domaine dynastique et rejoindre la capitale, où leurs parents les garderaient en sécurité aux côtés de la garde royale.

Toutefois, le temps n'arrêta pas sa marche funeste lors de notre avancée. J'appris plus tard que les élémentalistes de Zorach n'avaient pas suivi les guerriers de Gorgath à l'assaut de Hagiwara. Un projet bien plus sombre, plus bas, les retenait en plein cœur du Val du Bosquet : près de Cyla, l'Arbre de Vie, s'agglutinaient une vingtaine de silhouettes vêtues de noir. Leurs doigts tendus vers le tronc suintant de vie, les élémentalistes psalmodièrent en langue ancienne et l'énergie débordante de l'Arbre s'écoula d'une plaie spirituelle béante. Cyla, qui selon une légende Niyun était le point de convergence des âmes vers l'au-delà - à tel point qu'il était de coutume de s'y recueillir lors d'un décès, afin que son âme soit guidée vers le cycle de réincarnation propre à la tradition, tant et si bien qu'un dicton disait "après la mort, la vie" - ne guiderait assurément plus personne. Les orcs se moquaient bien de connaître la valeur traditionnelle de cette énorme pousse ; tout ce qui importait résidait en l'énergie magique que l'Arbre de Vie renfermait. Et cette énergie s'échappait en de longs flux continus que Zorach, bâton en main, concentrait tout autour de lui. Si les histoires que les mères racontaient à leurs enfants faisaient de Cyla un tréant originel, voire l'assimilaient à un roi élémentaire, nul doute qu'il ne s'éveillerait désormais plus. Son essence même fut reconduite dans une triste besogne : asservir et matérialiser des esprits élémentaires. La cerise des projets de Zorach.

Et tandis que les nuages se regroupaient pour accueillir le déchaînement de puissance fomenté par les orcs, l'astre solaire débutait son lent plongeon dans le bleu de l'océan. Les portes du Temple Niyun s'étaient ouvertes brutalement et, sous les hurlements tout à la fois désespérés et encourageants de ses prêtresses, Mei Tenori s'élançait à travers la montagne, délaissant les voiles blancs maculés de pourpre qui ralentissaient sa course, loin des grands dômes qui n'avaient plus de pureté que le souvenir.

Deuxième partie Modifier

La distance séparant mes neveux et moi-même de la cité de Noguchi se comptait désormais en nombre d'heures ; le paysage se resserrait cependant au fur et à mesure de notre avancée, les arbres se faisant plus proches les uns des autres et la végétation plus dense. Notre progression s'en voyait ainsi irrémédiablement ralentie. 

Nous avions pu voir au cours de notre chevauchée des amas de fumée noire s'élever vers le ciel, au loin à l'ouest derrière les collines. À n'en pas douter Hagiwara, sous les flammes, ainsi que me l'avait décrit Tomasu. « Comment avons-nous pu en arriver là ? » me demandais-je en ces temps, serrant contre moi les deux petites têtes brunes de mes neveux. Et après de longues heures de voyage, durant lesquelles mes muscles furent mis à rude épreuve, les hauts murs de la capitale émergèrent de derrière les arbres en révélant toute leur superbe. Je passai les portes sans plus de formalité, non sans ignorer les quelques soldats postés en formation tout du long de la muraille, et talonnai ma monture à travers les rues ma foi trop silencieuses de la métropole. La route principale de la cité s'étendait dans ce qui aurait pu ressembler au lit d'une rivière : située en contrebas des quartiers résidentiels, elle s'étendait en ligne droite jusqu'au palais royal et voyait se dresser des ponts pour permettre aux différents quartiers de se lier entre eux. En outre, c'était une architecture redoutablement efficace lors des marches militaires ou du marché hebdomadaire. Aussi ne tardions-nous pas à nous retrouver au pied des marches menant au palais ; je descendis promptement de scelle et m'enquis de la présence de mon frère.  

Hasao avait quitté la capitale peu de temps avant mon arrivée, néanmoins. Ses troupes d'élite et lui avaient pris la route à travers la forêt afin de rallier le reste des clans Tohen et Masameda à la lisière des bois royaux. Des ordres de mobilisation avaient également été envoyés aux quatre coins du territoire Noguchi, mais seules quelques délégations étaient tenues de se déplacer jusqu'à Hagiwara. L'état d'alerte avait été déclenché, les feux sacrés disséminés sur les terres se relayaient, mais une grande partie de l'Empire ignorait encore être entré en guerre. Je dus alors laisser mes neveux à la capitale où ces derniers avaient le plus de chance d'être en sécurité ; ils furent rapidement pris en charge par des gouvernantes impériales. 

Je me rappelle avoir talonné ma monture jusqu'à Seda, pressé par l'urgence de la situation. Un navire avait été affrété à cette occasion : une petite frégate dissimulée sous les traits d'un navire marchand, et immatriculée en conséquence. Tomasu se tenait près d'une auberge lorsque j'arrivai ; et, dès le crépuscule, nous nous retrouvions sur les flots aux côtés d'autres hommes qui se révélèrent tous assassins expérimentés. Je me remémore encore son sourire, ses manières, son air déterminé et confiant : aujourd'hui je sais qu'il l'était non pas par amour pour sa patrie, mais parce qu'il jubilait du succès apparent de ses machinations. « Comment se portent tes neveux, mon ami ? m'avait-il demandé un soir au milieu de la traversée. 

– Ils vont bien, je les ai mené à la capitale pour leur sécurité. Si les orcs prenaient d'assaut Noruyama, ils se heurteraient à une défense rondement armée, mais n'auraient aucun moyen de pression face à l'Empereur.  

– C'est bien. » avait-il répondu, ailleurs. L'angoisse était autrement le sentiment le plus partagé sur le navire, quoi qu'il en soit. Nous laissions derrière nous un pays à feu et à sang, comptant sur notre réussite ; et devant nous s'étendait tout un archipel que nous devions infiltrer afin d'en cueillir le fruit le plus précieux.  

Et j'ignore aujourd'hui encore par quel miracle nous réalisions cette prouesse, mais nous étions parvenus à passer outre les vigilances elfiques, aidés d'un petit dispositif magique dont disposait Tomasu, couvrant d'un voile d'invisibilité la frégate que même les tours d'observation de Neredna, s'élevant telles des flèches au-delà de la cime des arbres, ne décelaient pas : nous contournions prudemment et à vitesse respectable les îles bordant le cœur de l'Archipel, avant d'accoster à l'embouchure d'un petit cours d'eau. La Sylve des Songes dans toute sa beauté, où les arbres même semblaient arqués de façon artistique comme pour accueillir notre venue. Mais l'heure n'était pas à la contemplation, d'autant plus que nous nous trouvions en territoire contesté. Il était de mise d'agir vite et prudemment ; et si l'Empire était déjà tombé aux mains des orcs ? 

La progression fut plus rude qu'il n'y paraît, tant la Sylve abondait de vie et de décor. Un assassin nous guidait lentement mais sûrement jusqu’au Sanctuaire Sylvestre, qui nous apparut après une journée de marche. C'était là, entre les branches ramifiées qui formaient ce formidable édifice, que se tenait l'objet de notre mission, l'arme qui permettrait aux Noguchi de l'emporter définitivement sur cet ennemi de longue date, diablement impertinent. Des gardiens tenaient cependant ce lieu scellé, aussi le combat devint-il inévitable. Je me rappelle indistinctement les flèches claquant contre mes oreilles, les mouvements souples mais violents de ces mastodontes elfiques armés de leurs lames, finement affutées ; mais c'était sans compter sur ce mystérieux mais non pas moins excellent artefact d'invisibilité que possédait Tomasu, qui lui permit de se frayer un chemin entre les combattants afin de s'en défaire sans davantage d'effusion de sang. 

Par chance, l'alerte ne semblait pas avoir été lancée, aussi avions-nous pénétré les lieux sans tarder. Et après une avancée subtile, évitant précautionneusement les prêtres et gardiens postés en formation, nous nous retrouvions dans la salle où trônait majestueusement l'objet de notre quête : la Gemme de Ma'aia, déposée en lévitation sur un socle d'or blanc, autour de laquelle flottait une myriade de pétales miroitant au soleil. Les mots me manquent pour décrire le manège de sensations qu'inspirait ce lieu idyllique, et ce qu'il se produisit lorsque Tomasu empoigna l'artefact. Mes oreilles crissaient, ce me semble, et les assassins nous accompagnant projetaient leurs lames de tous côtés pour se défendre. Des éclairs de lumière jaillissaient çà et là tout autour de moi et le choc rythmé des pas d'un bataillon de garde sur le sol marbré nous parvint. Je vis Tomasu près du socle, se tenant le crâne, probablement assailli des mêmes douleurs : qu'avions-nous fait ? 

Quelque chose me parvint. Il m'est humainement impossible de transcrire les émotions qui m'assaillaient, mais mon être tout entier semblait soudain se tordre sous le poids d'une entité invisible. Mon corps pourtant ne rencontrait aucune résistance, mais mon esprit souffrait de maux indescriptibles. Quoi qu'ait représenté cette sensation, une pensée m'apparaissait : nous n'étions pas les bienvenus en ce lieu. Il nous fallait partir, et c'est ce que nous fîmes, d'un commun accord, semant de vitesse ou de chance - la confusion ne saurait le préciser - nos poursuivants enragés, l'artefact entre nos mains. L'alerte se transmettait à vitesse folle dans la Sylve des Songes, nous sentions constamment du mouvement autour de nous, mais le sortilège du traître nous préservait des regards – et probablement des autres sens, à en juger par l'incapacité des elfes à nous retrouver. Nous parvînmes à reprendre notre frégate, dissimulée sous ses ramures, et à quitter l'Archipel en douceur. La mission était un succès, aucune perte n'était à déplorer. 

C'est du moins ce que j'aimais me répéter, sachant pertinemment que la situation était à la limite de la catastrophe dans les Hautes-Cimes. Car alors que la frégate progressait dans l'océan monotone et silencieux, une pluie torrentielle de flèches s'abattait sur les armées orques à Hagiwara. Des rochers fusaient dans le ciel, illuminant d'une trainée flamboyante la nuée ardente qui s'accumulait au-dessus des combattants. Des particules enflammées retombaient quelque fois çà et là du champ de bataille, tantôt sur les cadavres qui couvraient l'herbe de cresson bleu, tantôt sur les combattants, leur arrachant des cris par brûlures. Hasao Tenori combattait en première ligne aux côtés de ses soldats, vêtu d'une armure dorée et d'un long sabre maculé de sang. Il criait ses ordres sans discontinuer, fauchant parfois les têtes orques qui avaient l'audace de trop s'approcher. Il levait et abattait constamment son poing, donnant le rythme aux archers ; et il observait le résultat de leur assaut, peu glorieux mais satisfaisant. 

Puis apparut un orc massif, au teint clair et peint de motifs de guerre noirs, luisant de sueur, couvert de sang séché et de boue. Gorgath s'avançait, fier, vers le chef des armées humaines : et il brandissait sa hache, comme la promesse de sa victoire. L'Empereur ne se dégonfla pas, au contraire ; l'audace de cet orc raviva sa détermination, et il dressa son sabre en signe d'opposition. Il ne se rendrait pas sans combattre. De sa victoire dépendait la survie de sa nation. Gorgath et Hasao marchèrent l'un vers l'autre, lentement, avant d'accélérer simultanément la cadence de leurs pas et de se jeter l'un sur l'autre. Et tout se passa très vite : Hasao se glissa sur le côté et porta un coup de biais, se servant de l'élan de son adversaire contre lui. Il le repoussa d'un puissant coup de pied, décrocha son arc court de son dos et tira une flèche. Elle ricocha contre l'armure de l'orc, qui se retourna et lui porta un puissant clivage en retour. La hache rencontra le sabre, qui ne chercha pas à encaisser tout le poids de cette attaque : il se contenta de le dévier sur le côté, de se retourner et de frapper. L'Empereur se déplaçait avec aisance, et l'expérience du combat lui était acquise. 

Les troupes étaient galvanisées par leur désir de victoire. Hasao cependant ne tint qu'un temps, car chaque action de son adversaire se révélait illusoire. Gorgath avait l'avantage, l'Empereur s'épuisait vainement dans des démonstrations d'agilité et de maîtrise qui, pour l'orc, ne se faisaient que l'écho d'une faiblesse dissimulée. Et il ne tarda pas à appuyer sa pensée, puisqu'il blessa profondément l'Empereur qui fut de justesse sauvé par son second et rapatrié en dernière ligne.  

Ce terrible événement, aujourd'hui connu sous le nom concis de "Bataille de Hagiwara", en dissimula un autre tout aussi important : les invocations élémentaires de Zorach avaient profité du chaos ambiant pour contourner largement la cité endeuillée et s'engouffrer dans les bois royaux. La capitale n'était plus qu'à quelques heures de connaître un chaos comme elle n'en avait jamais connu auparavant, et ce même sous la juridiction de l'Usurpateur, des décennies plus tôt - lorsque Asano Seiji avait assassiné notre frère aîné, Shigeo, et usurpé le droit d'Hasao au trône, déclenchant une série d'événements tragiques, dont des sièges de cités et de violents conflits armés dont les citoyens avaient beaucoup souffert.  

Et alors que nous débarquions au port de Seda, brandissant fièrement notre butin, l'impératrice Mei Tenori retrouva la sûreté temporaire de la capitale. Les pieds nus et écorchés par sa descente de la montagne, les pans inférieurs de sa robe déchirés et tâchés par les broussailles des bois royaux, ma belle-sœur se présenta au pied des hautes portes du nord et se fit accueillir sans tarder. Elle n'eut pas besoin de justifier son rang, dit-on, tant elle était connue et respectée des nôtres : et elle s'isola la nuit durant dans ses appartements, après s'être enquis de l'état de son mari encore au front, désireuse de chercher tout à la fois repos et réflexion. Une dizaine de soldat fut envoyée au Temple Niyun sur ses ordres et, dès le petit matin, alors que le feu sacré illuminait le ciel de la cité afin d'en alerter les citoyens, l'assaut de Zorach sur la capitale débuta.  

C'est à Mei qu'il revint de prendre en charge la défense de la cité, ayant par le passé fait preuve d'un esprit stratégique particulièrement aiguisé aux côtés de son mari lors de ses pérégrinations diverses, notamment sous le joug de l'Usurpateur. Les portes de la capitale tinrent une journée, me rappela-t-on, et les élémentaires s'engouffrèrent entre les murs de la cité en crachant leur colère de part et d'autre du décor : une véritable pluie de feu noya des quartiers entiers, et des vagues meurtrières en submergèrent d'autres. Noguchi était devenue une symphonie de cris et de morts.  

J'arrivai le lendemain de ces événements, alors que la capitale subissait encore une rude bataille dont la violence ne cessait de croître. Passant par les portes nord, non-attaquées, je retrouvai devant moi une cité changée : les élémentaires étaient gigantesques et abattaient leurs membres désarticulés sur les bâtisses qui tenaient encore bon. Des flèches virevoltaient dans les airs et des effluves de magie envahissaient l'air environnant. Puis, tournant la tête, je la vis : cette dame au teint blême, fixant les affrontements sans aucune expression, nichée en hauteur, sur les marches menant au grand palais. Autour d'elle, nos mages de guerre se déhanchaient passionnément ; là où leurs pieds frappaient, des blocs de pierre se soulevaient ; leurs bras traçaient d'amples mouvements visant à propulser ces redoutables armes vers les géants de feu qui approchaient. Et lorsqu'une créature des abysses conjurait ses sombres pouvoirs pour réduire le palais en miettes, en même temps que ses occupants, tous levaient les bras et entamaient une valse bienfaitrice qui épargnait les lieux de la destruction. 

Combien de temps tiendraient-ils ? Combien de temps avaient-ils déjà tenu ? Les mages se faisaient rares, ceux qui maîtrisaient la Lumière d'autant plus. Mei Tenori se tenait en première ligne, silencieuse, et je n'aurais su dire si ses yeux exprimaient de la résignation ou au contraire de l'ardeur. Peut-être les deux. « Mei ! » hurlai-je en talonnant ma monture, non accompagné du traître qui s'en était allé dans les rues voisines. Son visage se tourna vers moi et s'illumina. « Par tous les dieux, Gosuo ! » M'approchant sans l'artefact que j'avais laissé aux mains de Tomasu, je me mettais à genoux. « Réservez ces formalités pour des temps plus appropriés, mon cher frère, répondit-elle en me redressant. La ville ne tiendra pas sans Hasao, et l'énergie des gardes restés ici s'amenuise de minute en minute. L'ennemi a bafoué l'équilibre de nos terres en déchaînant la puissance des élémentaires... il est doté d'une force colossale ! 

— Mei, lui dis-je chaleureusement, n'ayez crainte. Nous n'avons pas dit notre dernier mot. À l'instant où je vous parle, un nouveau pion s'ajoute à l'échiquier de cette bataille. Et il est en notre faveur. Je vais vous aider à tenir le palais, en attendant. 

— Un informateur vous a vu embarquer au port de Seda ; cherchiez-vous soutien auprès d'autres nations, sur ordre de votre frère ? 

— Je suis revenu avec une relique, qui devrait nous permettre de faire basculer le tournant de cette guerre. Les orcs nous ont pris en traître ; nous leur réservons un sort tout aussi peu enviable. » Son regard exprimait de l'incompréhension, me souviens-je ; aussi éclaircis-je ses interrogations. « Nous avons dérobé leur artefact le plus précieux aux elfes de Neredna. La puissance de ce dernier écrasera les élémentaires et renversera les rangs adverses. 

— Quoi ! » s'était-elle exclamée, un choc qui résonne encore dans mon esprit aujourd'hui. « Vous êtes fou, loin de nous aider, vous venez là de signer notre perte ! Les elfes ne pardonneront jamais un tel affront. Pourquoi Hasao vous a-t-il demandé de faire cela ? Je ne le reconnais pas... » 

Et je lui avais raconté toute la vérité : la visite de Tomasu, la nécessité de contrer les orcs à l'aide de ce puissant artefact, l'infiltration à Neredna, nos projets pour son utilisation... « Nous le leur rendrons sitôt cette guerre terminée », promettais-je en concluant, fier de ma tirade. Cela ne la satisfit cependant pas ; son teint habituellement si blême vira au pourpre et ses mots se perdirent en un cortège méprisant et haineux. Pas envers moi et ma naïveté, non ; ni envers Tomasu, duquel elle ne tarda pas à tarir le nom en me révélant ses projets et en mentionnant évasivement ce qu'il lui avait fait ; mais envers elle-même, et son incapacité autoproclamée à avoir empêché ces débordements. « Je suis désolé, tellement désolé, balbutiais-je, éberlué. Je vais poursuivre Tomasu à travers la cité et lui faire regretter d'avoir trahi les siens, je vous le promets. 

– Non, Gosuo, asséna-t-elle avec conviction. Vous savoir à nos côtés me comble de joie, mais nous n'avons pas besoin de vous ici. Harusen est en ville, dites-vous ? Alors laissez, je m'occuperai de lui plus tard. Je vous en prie, ramenez mes enfants au fort de Noruyama, et protégez-les comme s'il s'agissait des vôtres. » Comment refuser cette demande solennelle à une femme aussi dévouée à son peuple que l'impératrice ? Plus qu'au présent, elle songeait à l'avenir. Et si elle souhaitait assurer celui-ci, les héritiers de la dynastie Tenori devaient rester en vie. N'ayant point d'enfants, je considérais naturellement les siens comme les miens. Et que l'on compte sur moi pour leur sécurité me comblait de fierté et de joie.   

Elle nous accompagna à cheval jusqu'à la sortie de la ville, et plus encore, à la lisière des bois royaux. Nous nous quittions près d'un ruisseau. « Soyez tranquilles, mes chers enfants, murmura-t-elle à l'intention des deux têtes brunes qui l'enlaçaient tendrement. La souffrance que nous éprouvons aujourd'hui n'est rien face à celle qu'endureront bientôt les ennemis de notre véritable héritage impérial. » Et ses doigts essuyaient affectueusement les larmes de ses enfants, avant de les aider à remonter en scelle. « Adieu, continua-t-elle. Puissent les ombres ne jamais vous trouver. » Un coup et mon cheval reprenait son galop en direction du sud, vers Noruyama ; à l'inverse, Mei remontait en scelle et se dirigeait vers le nord, où à quelques heures de là Hasao rentrait de Hagiwara. Nous étions alors loin de nous douter de ce qu'il adviendrait de notre glorieux Empire.

Troisième partie Modifier

[Incomplet]